Croisière sur le Nil


Du 17 au 31 août 1997

Provenance : Belgique
Notre guide : Essam Hassan El Guedally
Notre bateau : El Tarek.

Dans le bus qui nous conduisait de l’aéroport à notre bateau, à 03h00 du matin, on traversait les rues animées où les gens allaient et venaient comme en plein jour. Les voitures roulaient comme en désordre, sans tenir compte des feux de signalisation. Mais, chose étrange, on ne percevait ni agressivité ni nervosité excessives dans cette agitation. On croisait des calèches tirées par des ânes, chargées de toutes sortes d’objets. Au coin des rues des gens causaient dans un naturel déconcertant. On dit qu’au Caire, les gens vivent la nuit en période de  fortes chaleurs.

Le matin, au lever du jour, nous avons constaté que les rues étaient toujours remplies de charrettes. Cette fois-ci, elles transportaient des pastèques, des légumes et des marchandises de diverses natures. Elles se dirigeaient vers des petits marchés ou des points de ventes sur les trottoirs, etc.

Mon premier contact avec la réalité de l’histoire de l’Égypte ancienne a eu lieu ce matin de notre arrivée, après trois heures seulement de mauvais sommeil sur le bateau El Tarek.

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À Memphis, le colosse couché de Ramsès II que je voyais en plongée du haut de la rampe m’a donné une impression indéfinissable de tournoiement et de vertige. Ce sentiment a atteint son point culminant à Guizeh, devant les pyramides de Khéops, de Khéphren et de Mykérinos, et un peu plus devant le Sphinx. Là, c’est l’idée de la relation de l’homme à la mort qui s’impose. Et, en même temps, celle de la grandeur et de l’éternité. Les hommes qui ont construit ces incroyables monuments ont voulu qu’on se souvienne d’eux. Et ils ont réussi ! Car, cinq mille ans après leur passage, on vient du monde entier s’émerveiller devant les traces qu’ils nous ont laissées. Je vois dans cette affluence une sorte de religion, une manière de vénérer encore les pharaons. Oui. Voir, regarder, contempler ne sont plus dans ce contexte des gestes mécaniques. C’est la Prière à l’état originel adressée à la Beauté, à l’Éternité.

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À Saqqara, de la pyramide à degrés de Djoser, on aperçoit au loin, sur le site de Dachou, deux pyramides construites par le père de Khéops. Pour le moment, les visites sont interdites, les fouilles étant encore en cours. Le guide nous apprend  qu’il y a quelques années, on a trouvé dans une des pyramides, dans la chambre funéraire, parmi les objets qui accompagnaient le défunt, des graines d’orge. Pour l’expérience, on a laissé tremper dans l’eau quelques graines pendant quelques jours, et puis on les a enterrées. À l’étonnement de tous, elles ont germé ! Cinq mille ans après la récolte, ces graines étaient toujours vivantes ! Ou plus exactement, elles contenaient toujours la vie en elles. Devant cette extraordinaire découverte, on peut se demander quelle part d’éternité l’homme possède en lui. En est-il conscient ?

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Au Musée pharaonique du Caire, le mardi matin, nous avons découvert la collection la plus importante du monde en art pharaonique. Comme il nous était impossible de voir et de regarder avec profit toutes les pièces — il faudrait plusieurs jours —, je me suis attardée sur quelques détails seulement. Finesse inouïe. Précision. Patience. Il est vrai qu’ils avaient l’éternité devant eux.

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De la ville de Caire en elle-même, je ne sais dire si elle est belle ou pas. Je sais seulement que, d’après mes goûts, elle est plutôt quelconque. Immense et quelconque, terne, sans couleur, sans espaces verts remarquables. Les maisons et les choses semblent peintes en une seule couleur, celle du sable et des rochers. De temps en temps, on voit un mur couleur moutarde ou jaune, deux ou trois fenêtres vertes ou bleues. Il y a un mélange hétéroclite de l’ultramoderne (Hôtels Hilton, Sheraton…) et du traditionnel. Les maisons typiquement égyptiennes donnent l’air d’être inachevées : des barres de fer de constructions pointent sur les toits des maisons comme des antennes sans but, offrant un spectacle de désordre et d’inachevé. Le guide nous apprend que les gens laissent leurs maisons dans cet état afin de pouvoir ajouter des étages supplémentaires lorsque leurs enfants, mariés, habiteront avec eux. Je m’attendais à voir des maisons blanches comme dans le sud de l’Espagne ou comme on en voit dans certains films… Mais non, elles sont quasi toutes de couleur de sable. Ce qui m’a cependant impressionné dans cette ville, ce sont les nécropoles. Pendant de longues minutes, nous en avons longé une de plusieurs kilomètres appelée  « cités des morts » qui, à cause de la crise du logement, est « squattée » par des milliers de personnes. Stupéfiant !

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La croisière est faite tantôt de la découverte de la vie quotidienne des riverains, tantôt d’émerveillement devant le spectacle du coucher du soleil ou du lever de la lune reflété sur le Nil. Jusqu’ici la nature, tout au long du Nil, ne varie pas beaucoup. Le paysage est cependant très beau. Depuis le Caire, la rive droite est dominée par de hautes montagnes de grès ou de calcaire, formant une chaîne escarpée de rochers nus, au pied desquels court une bande verte où s’étendent de vastes champs de maïs, de sorgho, des dattiers, des bananiers… À certains endroits, ces montagnes descendent jusqu’à toucher le Nil. À d’autres, on voit à leur pied de petits villages isolés, ou des agglomérations un peu plus importantes. Aussi loin que portent les yeux au-delà de ces formations, ils rencontrent des montagnes  nues, désertes. Invariablement. C’est dans ces montagnes de grès de couleur sable que, depuis le Caire jusqu’au Sud, sont creusées d’extraordinaires tombes des pharaons et de leurs épouses, des nobles et des hauts fonctionnaires de différentes époques de cette histoire unique. La rive gauche, plate et régulière, offre, quant à elle, un spectacle légèrement différent. La bande verte y semble plus large et la végétation plus variée. On dépasse quelques agglomérations qui semblent importantes, vu le nombre de minarets qui s’y dressent. Des gosses nagent dans le Nil et nous saluent au passage. Sur le Nil lui-même, coulent, en touffes serrées, des jacinthes d’eau sans fleurs, dressant vers le ciel leur feuilles en forme d’entonnoir. La vie sur le bateau est agréable.

 

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