Croisière sur le Nil (suite)

Sur le bateau. Le bateau El Tarek est à l’image du monde de la terre ferme. Une soixantaine de personnes de tous âges et de diverses origines sociales y sont réunis pour quinze jours de croisière. La plus jeune est un garçonnet de 6 ans, les plus âgées ont entre 65 et 70 ans. Nous sommes divisés en trois groupes, chacun avec un guide : deux groupes francophones dont un constitué des personnes voyageant par l’Agence de voyage Alliance (France) et deux autres voyageant par l’Agence Uniclam (Belgique), un groupe francophone et un groupe néerlandophone (avec un guide anglophone). Les tables du restaurant sont également réparties en trois quartiers.

Notre groupe, Uniclam francophone, s’appelle Ramsès. Notre guide est égyptien : ESSAM Hassan El Guedally. Ce groupe est le plus important en nombre : environ trente personnes comprenant :

-     plusieurs jeunes, garçons et filles parmi lesquels quelques « couples »

-     des mères seules avec leurs grandes filles (entre 15 et 25 ans)

-     des femmes seules venues entre amies

-     quelques familles avec enfants

-     un père avec son fils

-     une veuve d’une soixantaine d’années travaillant dans un musée connu

-     des employés travaillant dans l’aéroport ayant reçu leurs titres de voyage en cadeau…

Toutes ces personnes réunies sur El Tarek sont venues chacune avec son histoire. Quand je n’ai plus envie de lire ni d’admirer le paysage, je m’amuse à observer les passagers, à les voir vivre et à les écouter. Les visites de sites sont aussi une bonne occasion d’observer des réactions et surtout d’entendre certaines réflexions.

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Peu à peu, les caractères se révèlent, ceux qui se ressemblent se rapprochent, formant de petits groupes par affinités sociales, culturelles, intellectuelles, idéologiques ou autres.

« Les syndics » semblent avoir choisi une fois pour toutes la revendication et le combat comme l’unique moyen de donner sens à leur vie, sur terre comme sur eau : « Je suis contre, donc j’existe » semble leur unique devise. Alors, ils tapent du pied, crient contre le guide, protestent contre une proposition de programme, haranguent une foule invisible et appellent à témoin tout ce qui bouge autour d’eux : « Vous voyez, moi, je ne me laisse pas faire, moi ! », semblent-ils dire en regardant autour d’eux. Ils émettent des hypothèses sur les retards, sur le changement de programme, ils donnent des solutions radicales à des situations qui n’existent pas, mais qu’ils sont prêts à provoquer afin d’y appliquer leurs hypothèses. Que le guide explique : « il parle trop » ; qu’il nous laisse regarder nous mêmes : « il ne dit rien » ; qu’il entre dans les détails : «  il traîne avec des explications » ; qu’il passe à l’essentiel : « il n’explique rien ». Pendant ce temps, le bateau avance. Imperturbable.

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« Les claustros » souffrent de l’impression d’enfermement qu’on peut à certains moments éprouver sur le bateau, surtout lorsqu’on navigue sans interruption depuis deux jours. Le manque de contact avec la terre ferme les met dans un état proche de l’angoisse. Ils ne cessent de demander pourquoi on ne s’arrête plus pour faire des visites. Ils pensent que c’est un coup monté par le guide qui, paresseux, n’a plus envie de bouger. Ils menacent d’écrire à l’agence, non contre celle-ci mais pour accuser le guide. Celui-ci essaie d’expliquer. Mais « C’est faux ! Ces gens-là mentent tous ! ». Les modérés parmi eux reconnaissent : « Je savais bien que j’étais incapable de rester un jour sans rien faire, et que les croisières n’étaient pas faites pour moi. Maintenant, j’en ai la confirmation. J’ai envie de me cogner la tête contre le mur » ! Pendant ce temps, le bateau avance. Imperturbable.

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« Les accompagnateurs ». Cela se lit sur leurs visages, ils sont venus accompagner leur conjoint(e) ou compagn(e)on. Ils ne sont pas contents, cela se voit. Ils ne sont pas présents. Ils ne voient rien. Ils n’ont rien vu. Rien ne leur plaît ni les intéresse.  Le Nil ? « Le plus grand égoût du monde ». Le paysage ? « Quelle monotonie ! » Les Égyptiens ? « Je n’aime pas les Arabes. Je voulais aller en Indonésie. C’est ma femme qui a voulu venir ici. » Les conférences données par le guide ? « J’ai étudié tout ça en histoire à l’université, je n’apprends rien ». Le voyage en lui-même ? « Bof ! ». Et les sites visités ? « Cou-ci, cou-ça ! ». Parfois, ils restent enfermés dans leur chambre à lire des policiers anglais des années 60. En traduction. Les reflets de la lune sur l’eau, le tremblement des premiers rayons du soleil sur le Nil, le balancement des dattiers sous le vent, les hautes montagnes en grès, les oiseaux au-dessus des champs de sorgho ? Rien ! Tout cela ne leur dit rien !

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« Le commentateur ». Confondus dans la foule, le commentateur s’arrange à la fois pour ne pas être repéré et pour être entendu par le plus grand nombre. Il ne se tient jamais au premier ni au dernier rang. Anonyme au milieu des visiteurs, il crache avec application de petits commentaires à propos de tout ce qu’il voit autour de lui ou entend du guide : « la paresse des gens qui sont assis sous les arbres au lieu de travailler » — notez qu’il est 13h et qu’il fait plus ou moins 50° de chaleur sous l’arbre en question — ; « la saleté de petits enfants jouant dans le sable » ; « l’intégrisme islamique qui oblige les pauvres femmes à s’habiller en djellaba ». Si, par miracle, le guide le convainc de la beauté d’une ou de l’autre tombe visitée : « Ce n’est pas possible que ce soit les ancêtres de ces fellahs (le ton !) qu’on voit assis-là, comme des zombies, qui aient réalisé ça ! Ils ne sont même pas capables de poser une pierre sur une autre. Juste capables de bailler et de s’étirer sous les dattiers… ». Tout cela est dit en jetant de petits coups d’œil furtifs dans le groupe, cherchant parmi les autres visiteurs un regard ou un sourire complices. Durant la visite des pyramides, à Guizeh, j’ai entendu un commentaire semblable : « Personne ne me fera croire que ce sont les ancêtres de ces gens (le ton) qui ont réalisé ces choses. Il y a eu sûrement un autre peuple, venu d’ailleurs, qui a construit tout ça et puis a disparu. C’est ma conviction ». Plus tard, le guide m’a dit qu’il avait tout entendu.

Un autre jour, dans le bus qui nous transportait vers un site, lorsqu’on traversait un village, j’ai entendu derrière moi : « À les voir comme ils sont-là, ce n’est pas étonnant qu’Israël ait gagné la guerre (1967, Nasser) en six jours, Ha ! Ha ! Ha ! ». Mais, notre commentateur a tout simplement omis de poursuivre son commentaire en ajoutant qu’en 1972, Saddate avait repris le Sinaï en six heures. Ha ! Ha ! Ha ! 

Enfin, les pyramides de Guizeh se dressent en plein désert ! Une immense étendue de sable inhabité, où il ne pleut qu’une ou deux fois par an. On vient en car pour visiter le site et on repart. Sur le chemin du retour, mon voisin de siège me dit : « Je savais que ces gens n’étaient pas organisés ni développés, mais comme ça, je ne pouvais pas imaginer ! Vous avez vu ? Il n’y a aucun égout. Décidément, les pays arabes, ce n’est pas ma tasse de thé ». Aïe ! Une envie irrésistible de prendre mes jambes à mon cou me saisit. Mais pour aller où ? Tout autour de nous, c’est le désert. Même pas un égout où verser une tasse de thé.

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« Les euro-ambulants » déambulent sur le pont et dans le salon du bateau à la recherche de la Place Louise ou des Champs Élysées. Ils ont pris soin de mettre dans leur valise leur répertoire de préjugés et de laisser à la maison la courtoisie et le respect de leurs hôtes. Telle chose ne les intéresse que dans la mesure où elle leur offre un côté à dénigrer, à détruire. La différence n’est intéressante que quand l’Europe détient la part valorisante. En cela, les euro-ambulants rejoignent quelque part les commentateurs. Ces enfants si beaux, avec leur peau basanée et leurs cheveux couleur de cuivre ? « Comme ils sont sales, ils ne se lavent jamais ! » Comme la tortue, ils voyagent avec l’Europe sur le dos et s’y réfugient dès qu’apparaît la moindre différence. Traduire : « comment ces gens osent vivre autrement que nous, chez eux ?! ».

Ce qui est effarant chez les euro-ambulants, c’est l’absence totale de la capacité de raisonner par analogie. « Imaginez, nous raconte une habituée de croisière sur le Nil, il y a deux ans, je suis venue pour visiter le temple de Dendarah. J’avais emporté de Belgique un sac plein de poupées barbie (sic !) pour distribuer aux petites filles. En passant par un village, j’ai donné des poupées aux enfants qui jouaient devant une maison. Soudain, j’ai entendu une voix d’homme qui criait, fâchée sur les enfants. J’ai vu venir un homme faisant des gestes de colère. Il arrache les poupées des mains des enfants, les jette par terre, les écrase de son pied et jette les restes dans le Nil. Les petits vêtements suivent le même chemin. Les pauvres petites, elles n’avaient rien comme jouets ! »

Si cette personne avait imaginé un seul instant une Égyptienne arrivant à Wavre, habillée en djellaba et voilée, et qui se met à donner aux enfants des poupées égyptiennes (en djellaba et voilées) sans demander aux parents s’ils étaient d’accord ou pas, elle n’aurait jamais raconté son histoire, surtout en la terminant par « les pauvres petites, elles n’avaient rien comme jouets ! ». Car en réalité, c’est elle qui n’avait pas « vu » que ces petites n’étaient pas malheureuses et qu’elles avaient leurs propres poupées, en djellaba et voilées…

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«  Les mères ». Elles ont passé leur séjour sur le bateau à chercher leurs enfants, que ceux-ci soient grands ou petits : « Jennifer était avec votre fille, Madame ? » ; « Mais où est-ce qu’elle est encore passé, Laura ? » ; « Cette fille m’énerve, elle ne tient pas en place » ; « Sarah, tu n’as pas vu Gaëlle quelque part ? » Ça, c’est moi.

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Bref, la croisière va se poursuivre dans ce style jusqu’au retour.  

Croisière sur le Nil en images.

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