Exposé de Gertrude Tshilombo (suite)

Fin observateur de la vie sociale, Papa Nicolas nous rappelle avec justesse qu’ « un lopin de terre, une maison, peut vous dresser les uns contre les autres. L’unique héritage que nous vous léguerons sera dans votre tête et dans votre cœur. Avec ça, vous pouvez aller partout dans le monde et garder votre dignité[4] ».

Et maman Bernadette d’ajouter « ….Tu leur diras que, pour conquérir ma dignité d’être humain, j’ai dû passer par beaucoup de souffrances, j’ai beaucoup travaillé, je n’ai pas tendu la main… Tu leur diras combien il est dur de conquérir sa dignité d’être humain[5] ».

À travers cette notion de dignité, nos narrateurs, aujourd’hui disparus, font référence aux valeurs sûres de l’intelligence, du travail et de la retenue.

Cette valeur de « dignité » m’interpelle personnellement. Car encore aujourd’hui, dans mon pays la République Démocratique du Congo, cette valeur mérite(rait) d’être enseignée et de construire, autour d’elle, des actions qui permettront (ou permettraient) de la vivre concrètement. Le respect dû à une personne, aux choses et à soi-même est une force, une réalité qui permet de placer l’Homme au centre des préoccupations individuelles, sociétales et étatiques. La dignité nous pousse à avoir honte. La vraie. Cette honte saine qui nous pousse à la retenue. Celle qui nous empêche, entre autres, de faire violence aux autres, de voler et de confisquer les biens d’autrui, par exemple.

La dignité ou le respect, notamment de l’autre, a laissé la place à la violence, à l’agressivité, à l’injustice et à la haine qui divisent non seulement les familles, mais aussi les États africains. Au nom de quoi ?

Cet ouvrage nous donne en partie la réponse. C’est au nom de la cupidité et de l’égocentrisme. C’est au nom des lopins de terre, comme le dit Papa Nicolas. Mais c’est aussi au nom des diamants, des maisons, des comptes en banques que le sang continue à couler dans notre pays, mais aussi dans certains pays africains alors que notre mode de vie ancestral et l’exemple de Papa Nicolas et Maman Bernadette nous donnent à voir les Africains comme des gens solidaires et respectueux de la vie humaine.

Bien entendu certaines voix disent que c’est la souffrance qui justifie la cupidité de certaines personnes. Je dis non. La souffrance ne doit pas nous réduire à l’état des bêtes. Bien au contraire, elle doit nous aider à nous élever spirituellement, à travailler durement pour faire de notre pays un havre de paix pour tous ceux qui y vivent. Pour donner ainsi du sens à lutte pour notre indépendance.

Cet ouvrage me rappelle, aussi, combien il est important de connaître son histoire –personnelle ou nationale - et de la transmettre aux générations futures, même si elle est jalonnée de montagnes de souffrances. Car, dit-on, c’est en ayant résolu le passé que l’on peut pleinement vivre le présent et mieux envisager le futur.

Maman Bernadette l’avait bien compris. C’est pourquoi, elle a enjoint à sa fille de raconter ses souvenirs à ses petits-enfants, mais finalement à nous tous. Non pas pour raviver les blessures ni réveiller des rancunes ou en créer d’autres, mais au contraire, pour nous informer et nous instruire sur les réalités de la vie afin que nous devenions meilleurs que nos prédécesseurs. Et ce, dans l’espoir qu’un jour nous devenions, à notre tour, les dépositaires d’un bout de notre histoire.

Maman Bernadette était convaincue d’une chose que je partage également : « la connaissance nous protège des souffrances »[6]. En tout cas, de certaines souffrances. Elle en fait, d’ailleurs, l’expérience. C’est pourquoi elle a incité et insisté pour que ses enfants s’instruisent.

Alors, porteuse de ce message sur la transmission, mais aussi sur la circularité de la connaissance, je me tourne, dès lors, vers les organisateurs de cette exposition pour leur demander : « Qu’allons-nous faire pour que ce message de sagesse transmis par maman Bernadette et Papa Nicolas atteignent leurs destinataires, en l’occurrence tous leurs petits-enfants et arrières petits-enfants qui vivent sur l’ensemble du territoire congolais et qui se comptent par millions ?

Si aujourd’hui, mesdames et messieurs, les organisateurs de cette exposition, vous avez entendu la voix de nos narrateurs à travers ma modeste présentation, ce n’est pas un hasard. Vous avez, nous avons tous un devoir de mémoire à accomplir, à assumer, à vivre en profondeur pour rendre à notre peuple sa dignité et sa place dans le concert des nations. D’ailleurs, des ouvrages comme « Tu le leur diras » et tant d’autres qui sont exposés ici, nous rappellent qu’une partie de l’histoire du Congo est contenue dans cette littérature ô combien précieuse. Car, à travers elle, ce sont des hommes et des femmes avertis qui nous informent et nous montrent la marche à suivre pour le redressement du Congo.

« Tu le leur diras… ». Oui, papa Nicolas, Maman Bernadette, je leur ai dit en partie ce que vous vouliez que je leur dise...

Merci à vous, merci aux organisateurs de cette exposition d’avoir donné la parole au couple Kadima-Nzuji et merci, à vous cher public, de l’avoir reçue, et surtout n’oubliez pas de leatransmettre et de la faire circuler à votre tour.

Je vous remercie.

Gertrude Tshilombo Bombo, 

Docteur en Communication, Université catholique de Louvain



[1]Michel Beckers, in courrier adressé au rédacteur en chef de la Libre Belgique, Overyse, le 2 septembre 2005.

[2] Gauthier de Villers : « Mémoire congolaise. Une histoire de famille dans l’histoire du Congo », in la Revue Nouvelle, n° 11, novembre 2005.

[3]Xavier Renders, in courrier adressé à Mme Faïk-Nzuji, Bruxelles, le 12 juillet 2005.

[4] Propos de papa Kadima-Nzuji, in Tu le leur diras, Alice Editions, « Histoires », Bruxelles, 2005, p. 13.

[5] Propos de maman Mwauke, in « Tu le leur diras », Alice Editions, « Histoires » Bruxelles, 2005, p.69.

[6] Idem, p. 32.

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