Les exigences d'un pèlerinage aux sources " (suite)

Un savoir-lire intelligent et désintéressé

La lecture est un des principaux moyens pour apprendre, se découvrir et connaître les autres. Dans notre pays, un grand nombre de jeunes s'abandonnent à des lectures malsaines et destructives. Sans doute n'est-il pas facile de se procurer des livres de valeur. Les quotas sont limités et les libraires, étrangers pour la plupart, s'approvisionnent en livres faciles qui se vendent bien et qui souvent semblent plus choisis en fonction du goût des acheteurs étrangers que pour répondre aux besoins des lecteurs africains. Il est urgent que les autorités responsables songent à instaurer une véritable « politique du livre », à créer des librairies pilotes, des centres de lecture, des bibliothèques itinérantes. Mais il faut que de leur côté, les « consommateurs » orientent cette politique et tout d'abord en créant un besoin réel et exigeant. Les intellectuels conscients devraient s'atteler systématiquement à faire naître ce besoin, notamment en créant des cercles de lecture au sein desquels, grâce à des exposés et des échanges de vue sur des livres choisis, on s'initierait à un savoir-lire intelligent et désintéressé. Désintéressé, parce qu'il ne s'agirait pas de lire pour apprendre et parfaire ses connaissances pratiques, mais pour se découvrir, se former et s'ouvrir des horizons nouveaux. Intelligent car, en effet, il ne suffit pas de lire de « grands livres », encore faut-il bien les lire. Si l'on s'y donne sans ordre ou avec passion, la lecture des meilleurs livres risque d'endormir l'esprit, de le rendre incapable de réflexion personnelle, de l'aliéner. Or, la vraie lecture n'a pas pour but de me faire assimiler ce que d'autres ont pensé pour moi, mais bien de me révéler à moi-même. C'est pourquoi non seulement il faut choisir ses livres, mais aussi les aborder sans préjugé, sans parti-pris, en toute objectivité; certains diront avec esprit critique; je dirai plutôt: avec un esprit « comparatif » si je peux appeler ainsi l'esprit qui nous pousse à mettre en parallèle nos pensées avec celles des autres en une confrontation enrichissante parce que créatrice de valeurs nouvelles.

Une profonde inquiétude culturelle et sociale

Dans les domaines culturels et sociaux tout est à reconstruire par la base. Les musées sont pillés, les objets revendus et détruits ; les orchestres modernes nous assourdissent de leurs bruits, étouffant en nous toute élévation possible de l'âme vers le Beau ; et le grand public qui s'enivre de leurs rythmes et les applaudit, néglige, voire méprise les rares séances ou expositions culturelles que quelques isolés ont le courage d'organiser. Le domaine social n'est pas plus brillant. La multiplication des écoles, des centres d'enseignement supérieur et universitaire, le lancement d'activités sociales de grande envergure resteront inefficaces aussi longtemps que la masse ne sera pas soucieuse de ces problèmes et spontanément disposée à contribuer à leur solution. Ici aussi le devoir de la jeunesse intellectuelle est impérieux. Des groupes existent déjà : il s'agit de s'y intégrer, d'y prendre une part active et d'essaimer. On vous a déjà présenté dans le numéro de janvier de Congo-Afrique, la Pléiade du Congo. Il y a aussi l'UTHAF qui a déjà fait parler d'elle. Il s'agit de soutenir et d'encourager toute initiative culturelle et de contribuer par des articles dans les journaux et les revues, par des émissions radiophoniques, à engager le dialogue avec la masse pour l'éveiller progressivement aux valeurs de civilisation. Les Carrefours de Jeunes, les mouvements de jeunesse, les Kib­boutz, voilà autant de réalisations sociales à développer pour une transformation en profondeur de la mentalité de notre peuple désorienté.

Une humble acception de ses limites

Le grand ennemi du progrès et du savoir c'est l'auto-suffisance, c'est cet orgueil originel qui rejette les conseils, qui refuse de reconnaître la limite de ses forces et ses faiblesses, qui ferme volontairement les yeux devant tout ce qui vient d'autrui, parce qu'il considère son opinion comme l'unique vérité. Le grand ennemi du savoir n'est autre chose que cette perte du sentiment de vide de ce qu'on n'a pas et surtout cette admiration de soi-même, qui, le plus souvent, doit masquer à autrui et à soi-même une vaste ignorance.

Une humble acceptation de ses limites est une des indispensables conditions de tout progrès. Celui qui se croit arrivé n'avancera plus. C'est souvent par réaction contre certains complexes qu'on ressent le besoin de s'auto-louanger. Ce danger est réel et semble malheureusement s'accentuer chez nous : on remporte des « succès fracassants », on est « sans concurrent », on « met le monde en poche », on « se taille une place de choix », etc. Et s'il arrive que nos prétendues valeurs ne sont pas reconnues, c'est qu'on est « victime » d'un « sabotage» ou d'un « boycottage systématique », de la jalousie des « concurrents » ou de préjugés de toutes sortes... Il semble aujourd'hui que le Congolais prend de plus en plus l'habitude de battre son « mea culpa » sur la poitrine « des autres »! Poursuivre dans cette voie, c'est se condamner à la stagnation, à la médiocrité, s'exposer au ridicule, ruiner notre pèlerinage aux sources et court-circuiter lamentablement la véritable recréation de l'Afrique.

 

Clémentine NZUJI.

Etudiante en dernière année de régence littéraire au Lycée du Sacré-Coeur à Kinshasa. Poète, fondatrice et présidente de la «Pléiade du Congo » (voir le n° 1 de « Congo-Afrique »). Membre de la délégation congolaise au Premier Festival des Arts Nègres de Dakar.

 

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