Lokossa, Bénin

Du 6 au 27 août 1993

Après ses études de kinésithérapie à l’Université catholique de Louvain, Régine, notre fille aînée, a voulu faire une expérience professionnelle africaine. Elle se fit engager comme volontaire au Centre Bethesda, à Lokossa, en République du Bénin. Le centre Bethesda s’occupe d’enfants handicapés. En août 1993, Sully, Gaëlle et moi-même sommes allés la voir dans son cadre béninois de vie.

Comme toujours quand je reviens en Afrique, je me réveille très tôt, même quand la veille, je suis allée me coucher tard. Régine a un jardin magnifique. Nombreux fruitiers : citronniers, orangers, goyaviers, avocatiers, bananiers, caramboliers, manguiers, amandiers, palmiers, cocotiers… Certains sont en fruits, d’autres ont fini de produire. Grande variété des plantes à fleurs et à feuilles décoratives : bougainvilliers, oreilles d’éléphant, oiseaux du paradis plusieurs espèces d’hibiscus, orgueils de chine orange, une grande variété de palmiers décoratifs et beaucoup d’autres plantes dont je ne connais pas le nom…

Le calme est parfait autour de moi, à part le bruissement du vent dans les arbres et les piaillements des oiseaux. Les lézards frétillent dans le sable. Je voudrais profiter à fond de ces heures matinales, me les approprier, les savourer seule et solitaire. Voluptueusement. Je voudrais entrer dans la lumière de ces matins et m’y installer confortablement pour me retrouver et me mettre à distance, pour réajuster mes possibilités et retracer mes limites, bref, pour remettre mon horloge à l’heure.

Ce que j’éprouve ? Une immense sérénité, une communion intime avec tous les arbres et plantes qui m’entourent, une paisible participation à la vie de la Nature et, en  même temps, un détachement indéfinissable à l’égard des choses. Je me dis qu’au seuil de la mort, on doit éprouver des sensations et des sentiments semblables : une mise entre parenthèses de la vie ordinaire.

La vie ordinaire. Comment ai-je vécu avant ce voyage ? Depuis plusieurs mois : impression de dissolution de ma personne, un intense désordre intérieur se traduisant par la nervosité, l’insomnie, la baisse d’attention, les courses (dans ma tête) effrénées sans but dans une nuit sans fin. Voyages. Hôtels. Journalistes. Interviews à la radio. Hôtels. Voyages. Et fatigue, fatigue. Et l’expérience de la solitude aussi.

J’accourais au Bénin, heureuse d’aller oublier, de pouvoir enfin mettre entre parenthèses cette vie peu ordinaire. Mais à la porte, déjà, je captais l’atmosphère, je savais que ma solitude allait m’être renvoyée : cette nervosité, cette fatigue indéfinissable, ces paroles monosyllabiques. Oh, ce silence, ce silence effrayant qui répond à une question. J’ai eu envie de crier, mais c’était le blocage. Les mots ne venaient pas. Au revoir. Quelques fois cependant, un sourire adoucissant le désarroi…

Le 6 août

Un panneau signalant « Lokossa » à l’entrée du village. Nous sommes arrivés. Entre ce panneau et chez Régine, il y a encore trois ou quatre km à parcourir. Ce qui me frappe dès le premier tournant, ce sont deux panneaux placés côte à côte mentionnant « Eckankar » et « Rose Croix », avec des flèches indiquant la direction à suivre. Sur la route, nous faisons un arrêt chez l’Evêque, Mgr Sastre. Bonjour. C’est le jour du 21e anniversaire de son épiscopat. Il y a une grande animation à l’évêché ; une grande fête se prépare. On arrive enfin chez Régine. Repos. Réveil vers 16h.

Le soir, nous décidons d’aller manger au « Hilton », petit resto de style local où je goutte pour la première fois de l’akassa (pâte de maïs) au poisson, avec la sauce moyo (tomates-légumes).

Sur le chemin de l’aller comme sur celui du retour, nous remarquons un peu partout des panneaux indiquant des sectes.

Sectes ou églises ?

Plaies béantes pour l’Afrique, instrument immonde d’abêtissement et d’abrutissement, les sectes ont déjà déversé dans des maisons leurs horreurs. Partout on voit d’immenses images de « Jésus » avec un cœur béant traversé par une flèche et la tête couronnée d’épines, ou de « Jésus » sur la croix avec du sang dégoulinant des plaies largement ouvertes, recueilli  par trois calices tenus par des anges… Beurk !  Dégoutant ! On sait que derrière tout cela se cachent un commerce, un lavage de cerveau et une intoxication qui incitent à la passivité et à l’inaction sous le prétexte que « Dieu prend en charge tous nos problèmes ! ».  On sait à quel point on utilise la crédulité des gens pour les pousser à une cécité psychique. Évidemment, avec le vodou, le fétichisme et le christianisme à l’eau de rose, le terrain est favorable.

Régine nous propose un programme intéressant comprenant plusieurs aspects: culturel, économique, artisanal, culinaire. La nature aussi y a sa place : la mer, les villages lacustres, etc. Nous organisons les vacances.

Aboudiasse

Le lendemain de notre arrivée, Régine nous propose d’aller visiter le musée historique d’Abomey (Agbomè). La route passe devant le centre Bethesda où elle travaille et qu’elle veut nous faire visiter. Elle nous dit que nous allons pouvoir faire la connaissance d’Aboudiasse.

Qui est Aboudiasse ?

Il a environ huit mois. Sa mère est arrivée au centre Bethesda avec lui il y a deux mois. Il a le pied gauche déformé de naissance (pied bot) et sa mère vient le faire soigner. Elle vient aussi lui chercher une mère adoptive, car l’histoire de cette jeune femme d’environ 25 ans est de celles qui traduisent la mentalité archaïque qui caractérise certaines couches de populations en Afrique.

Mariée on ne sait à quel âge – peut-être à 14, peut-être à 15 ans-, la mère d’Aboudiasse a déjà perdu successivement deux enfants en bas âge. Aboudiasse est son troisième. Convaincue que ses précédents enfants ont été victimes du vodou et des sorciers, elle veut sauver Aboudiasse en le donnant à une mère adoptive qui l’élèverait loin des esprits du vodou et des sorciers, tout en restant en contact permanent avec son fils. Elle veut aussi le soustraire de mauvaises influences de son milieu et lui donner une éducation convenable. Elle propose donc Aboudiasse à Régine !

Celle-ci lui a répondu : « Attends, maman arrive dans quelques jours. Je vais lui demander si elle accepte de s’occuper d’Aboudiasse pendant que je vais travailler. Sinon moi je suis d’accord ». Charmante  inconscience ! C’est la première information qu’elle me donne à l’aéroport : « Maman, tu sais, j’ai un fils adoptif. Il s’appelle Aboudiasse. Sa maman veut me le donner et j’ai vraiment envie d’accepter. Tu ne veux pas t’occuper de lui, quand je vais travailler… ? » Telle est l’histoire d’Aboudiasse. Pendant ma visite au centre, j’ai pris plusieurs photos de lui. Quant à m’en occuper si Régine l’adopte, c’est une autre histoire.

Cela n’empêche que j’ai été bouleversée d’entendre Régine me raconter l’histoire de cette pauvre fille, qui aime son fils au point de l’éloigner d’elle afin qu’il vive ; qui, sans avoir reçu elle-même d’éducation et vivant dans un obscurantisme désespérant, sent l’absolue  nécessité de donner à son enfant ce qu’elle-même n’a pas reçu, afin qu’il ne connaisse pas le même sort qu’elle. Cette histoire m’a bouleversée. J’y pense souvent. Mais que faire ?

Après la visite du centre, nous reprenons la route pour Abomey.

Sur la route, je relève de nombreux panneaux signalant d’autres « églises-sectes » et mouvances philosophiques  :

·               Église africaine du réveil

·               Union de renaissance d’hommes en Christ

·               Église de Bethléem

·               Église apostolique

·               Église adventiste du 7ème jour

·               Fétichisme

·               Église néo-apostolique

·               Éckankar

·               Mission évangélique de la foi

·               Pentecôtisme

·               Assemblée de Dieu

·               Franc-maçonnerie

·               Vodou

·               Église ministre d’espérance

·               Rose croix (AMORC)

·               Mahikari

·               Guérisseur

·               Moon

·               Christianisme céleste

·               La foi Bahaï

Abomey, la ville des rois

Émue jusqu’aux larmes, j’écoute avidement le guide qui nous relate les hauts faits et les destins des monarques fon qui régnèrent de père en fils de 1620 à 1900, date de l’occupation française. Nous n’étions que trois visiteurs : Sully, Gaëlle et moi.  Des douze palais royaux que possédait la ville d’Agbomè, seuls deux palais avaient été conservés grâce aux efforts qu’avait déployés le roi Agoliagbo au début de son règne, en 1894 : celui du roi Guézo et celui du roi Glélé. Ce sont ces deux palais qui constituent le musée d’Abomey aujourd’hui. 

Tout au long de la promenade dans l’ancienne cité devenue musée, le guide, Jean-Gauthier (du Nigéria) nous fait revivre les gestes des rois, leurs conquêtes et leurs défaites. Il nous décrit, sur le lieu-même où ils se sont déroulés, les événements  importants de l’histoire d’Abomey et la manière de vivre à la cour. Roi aux quatre mille épouses dont la plupart mouraient vierges ayant eu pour compagnons les eunuques, seuls hommes autorisés à les côtoyer. Épouses royales se disputant le privilège d’être enterrées vivantes avec leur mari. Esclaves réclamant l’honneur d’offrir leur sang pour la construction du temple royal. Torchis des murs pétris avec le sang d’esclaves qui se faisaient tuer afin de pouvoir continuer de servir leur maître dans l’au-delà. Trônes reposant sur les crânes ennemis. Behanzin, le dernier roi d’Abomey, défendant farouchement le royaume contre l’invasion française. Amazones guerrières coupant en dansant le cou des Blancs avec leurs coutelas…

En nous promenant dans la cité, nous voyons ci et là des hommes en posture  de prière, qui à l’entrée d’une case, qui au pied d’un arbre... Le guide nous explique que les descendants des familles royales viennent régulièrement vénérer leurs ancêtres et leur demander d’intercéder pour eux ou de les protéger. Les « tassinon », femmes prieuses, entretiennent les tombes. Certaines, descendantes des familles royales, vivent sur le site du musée. D’autres viennent, tous les cinq jours, se recueillir dans les palais qui abritent les esprits des rois Glélé et Guézo, et offrent des repas aux rois défunts. Des personnes de milieux divers viennent chercher du réconfort et émettre des vœux dans la case de gris-gris du roi Guézo…

Je comprends pourquoi, dans ce site sans aucun appareillage compliqué de protection (quelques gardiens seulement la nuit), le risque de vol est minime. En effet, les Béninois conçoivent ce lieu non comme un musée où l’on conserve des vestiges historiques inertes, mais comme une cité vivante n’ayant jamais été désertée par ses premiers et vrais occupants.

Le guide nous apprend que l’UNESCO est maintenant intéressé par le musée d’Abomey et songe à commencer des fouilles archéologiques. Catastrophe ? Peut-être. Début de la fin de la belle page d’un des grands royaumes qu’ait connus l’Afrique précoloniale. J’ai déjà constaté que dès qu’on désacralise un objet ou un lieu sacré en Afrique noire, le respect et la vénération dont ils faisaient l’objet disparaît, entraînant rapidement profanation, vols, perte de repères, ventes aux trafiquants occidentaux de tous acabits, etc.  Le schéma est classique : des archéologues venant d’Europe ou d’Amérique, avec ; pour des travaux secondaires, quelques locaux de préférence peu instruits. Discours : « Vous comprenez, avec la chaleur ici, il vaut mieux les conserver en Europe. Les musées sont climatisés là-bas et …bla bla, bla bla… » Et tout le monde comprend. C’est une évidence. Les Fon n’ont qu’à aller à Paris, à New York ou à Londres pour regarder, à travers des vitrines blindées, les objets de culte de leurs rois. En attendant, évidemment. Oui, c’est provisoire, un jour, on les rendra au pays… Écœurant !

La  visite du musée s’est terminée par quelques achats au centre artisanal du musée, où artistes et artisans reproduisent pour les touristes des appliqués, des calebasses pyrogravées ou gravées, des tissages, etc.

Après un tour dans la ville – qui est un gros village –, nous reprenons le chemin de Lokossa.

Contrôle routier

Après avoir roulé une cinquantaine de km, nous rencontrons un barrage de gendarmerie pour le contrôle de pièces des voitures. Régine présente la carte grise : en ordre ; l’assurance : en ordre. Mais elle n’est pas en ordre pour le contrôle technique et pour la vignette. Les gendarmes (ils étaient deux) lui font savoir qu’elle est en infraction. R. leur explique qu’elle avait déjà été contrôlée pour la même chose il y a trois jours et qu’elle comptait aller au contrôle technique le lendemain. Les gendarmes examinent de nouveau les papiers, ensuite s’engage une conversation entre l’un d’entre eux et Régine.

G. : Comme il y a d’autres contrôles plus loin, vous serez chaque fois arrêtée, Madame. Pour que vous n’ayez plus d’ennui, nous allons vous verbaliser.

R. : Que signifie « verbaliser » ?

G. : Vous faire payer une amende en attendant que vous passiez au contrôle technique.

R. : Et c’est combien cette amende ?

G. : 9000 fr. CFA (1100 fb).

R. : Oh là là, C’est beaucoup d’argent ça ! Mais, moi je n’ai pas 9000 fr., je ne gagne pas grand-chose.

G. : Au fait que faites-vous ici, au Bénin, Mademoiselle ? (Et puis, il se penche et regarde dans la voiture où il y a Sully, Gaëlle et moi-même).

R. : Je travaille comme kiné au Centre Bethesda de Lokossa. Je suis allée faire visiter le musée d’Abomey à mes parents et à ma petite sœur qui sont venus de Belgique pour me rendre visite.

G. : Ah, c’est papa là-bas ? Et c’est maman ?

R. : Oui !

G. : C’est vraiment maman ? Qu’est-ce qu’elle a fait comme ça pour rester si jeune ? On ne dirait pas votre mère. (Et puis il continue à mon adresse :) Bonjour, maman, soyez la bienvenue au Bénin ! (Je remercie ; ensuite il revient à Régine :) Mademoiselle, vous avez dit que vous étiez «volontaire » au Centre Bethesda et que vous ne gagniez pas beaucoup ?

R. : Oui, Monsieur !

G. : Vous êtes donc venue nous aider ici au Bénin, et puis vous ne  gagnez pas beaucoup d’argent ?

R. : C’est ça, Monsieur !

G. : Dans ce cas, dit le gendarme, nous aussi, nous allons vous aider. C’est-à-dire nous allons vous laisser partir sans amende. Mais n’oubliez pas d’aller le plus vite possible au contrôle technique ni d’aller chercher votre vignette.

R. : Je le ferai sans faute demain.

Et puis, le policier se penche dans la voiture et s’adresse de nouveau à moi :

G. : Maman, vous ne trouvez pas que c’est juste comme ça : votre fille est venue nous aider, nous aussi nous l’aidons. Vous êtes d’accord, Maman ?

— Tout à fait d’accord, monseur. Merci beaucoup, messieurs. Au revoir…

 Quelle admirable humanité !

 

Trois jours plus tôt, lorsque Régine et Sully sont venus me chercher à l’aéroport de Cotonou, nous avons eu ce jour-là aussi un contrôle.

Conversation.

— Bonjour, Madame ! Vos papiers de la voiture s’il vous plaît ?

Après examen :

— Vous n’êtes pas en ordre. Je suis obligé d’envoyer votre voiture à la fourrière. Je regrette.

— C’est quoi « la fourrière » ?

— Là où on garde les véhicules qui ne sont pas en ordre, parce que vous n’êtes pas allée au contrôle technique et que vous n’avez pas votre vignette.

— Je croyais  que les religieuses du Centre où je travaille, qui s’étaient chargées de dédouaner ma voiture, s’étaient occupées aussi de tout ça. Je ne savais pas.

— Ah, madame, le contrôle technique et la taxe de circulation sont obligatoires après six mois de séjour au pays !

— Je ne savais pas.

Silence de part et d’autre. Au bout d’un moment, Régine dit :

— S’il vous plaît, monsieur. Je viens de l’aéroport où je suis  allée chercher ma mère. Là derrière, c’est mon papa. Ils sont venus ici pour me voir. Je vous promets que mercredi, je retournerai à Cotonou pour passer au contrôle technique, et ensuite je m’occuperai de la vignette.

Le gendarme se penche dans la voiture, nous salue : soyez les bienvenus au Bénin ! ». Et puis, il dit à Régine

— Bon, mademoiselle, vous pouvez partir. Mais il ne faut pas oublier de vous mettre en ordre !

Au revoir…

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