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« Les exigences d’un pèlerinage aux sources »

Paru dans Congo-Afrique, n° 6, Kinshasa, juin-juillet, pp. 303-307, 1966.

À mon retour du Premier Festival des Arts Nègres de Dakar auquel j'ai eu le privilège d'assister, plusieurs jeunes intellectuels m'ont demandé comment ils pouvaient participer à la recréation de l'Afrique dont on a tant parlé, et à la réhabilitation des valeurs anciennes. C'est à leur intention que j'ai rassemblé ces quelques réflexions.

C'est un droit naturel, pour une jeune nation comme la nôtre, de se demander de quel côté pencher lorsqu'elle se trouve partagée entre deux puissantes influences: l'influence étrangère et celle de ses propres origines. Et c'est un désir légitime pour elle de vouloir exhumer les valeurs de ses ancêtres. Mais ce désir de refaire le Congo des anciens ne pourra se réaliser que dans la mesure où nous autres, jeunes intellectuels, conscients de cette nécessité, tendrons tous nos efforts vers cet idéal et vers sa réalisation concrète. Et cela suppose que nous soyons prêts à apprendre et que nous soyons prêts à construire. Mais on n'apprend et on ne construit vraiment que dans l'effort.

Car apprendre c'est traverser le simple et le facile pour arriver au complexe; et construire c'est produire, donc réaliser. Certes, nous n'avons pas le droit de faire de ce qui était vie pour les anciens une lampe éteinte. Nous n'avons pas le droit de rejeter la richesse qui était leur. Mais nous n'avons pas le droit non plus de nous servir de leur vie pour lancer des slogans souvent vides et parfois même destructifs. Sans doute ces slogans représentent-ils d'une façon lapidaire les aspirations de tout Africain d'aujourd'hui. Mais souvent ils sont vides parce que la plupart d'entre nous se contentent de crier « Retour à la source » et s'arrêtent là, sans chercher ce qu'est cette source ancestrale ni par quel chemin la rejoindre. Parfois même ils sont destructifs car certains croient comprendre que ce voyage aux sources nécessite la destruction de tout ce qui est apport étranger, oubliant que les valeurs humaines se complètent dans l'échange mutuel.

Vous m'avez demandé ce que vous pouvez faire. Quoi de plus franc et de plus simple que de vous livrer quelques déductions nées à la suite d'une longue observation silencieuse à la fois subjective et objective?

 À part quelques rares exceptions, les esprits humains ne se rejoignent qu'indirectement. J'avais beau admirer les masques, les statuettes, j'avais beau écouter les paroles des anciens, l'Afrique restait pour moi une forêt de lianes, de fétiches et de sorciers. Il en était ainsi parce que tous ces objets et paroles restaient aussi extérieurs à ma vie que les valeurs qu'ils contenaient. Ce fut la force de ma propre raison penchée sur ces signes qui me fit découvrir l'avantage que j'avais de dialoguer avec eux. Mais une telle confrontation ne peut être enrichissante que lorsque les valeurs à découvrir peuvent rencontrer dans l'âme de l'explorateur des idées déjà riches et élaborées. C'est donc de toute une transformation interne, d'une sorte de disposition à recevoir, d'une prise de conscience qu'il s'agit pour recréer notre pays. Cela doit être le point de départ, le début d'un durable voyage vers les profondeurs. Que de jeunes gens et de jeunes filles qui prétendent vouloir participer à la recréation du pays, gaspillent misérablement leurs journées, leurs forces, leur sève intellectuelle, leur idéal ! Il n'est pas nécessaire de disposer de facultés extraordinaires pour réaliser une œuvre ; une intelligence moyenne suffit, le reste est fourni par l'énergie d'une volonté ferme et par la sage application d'une patiente persévérance. Il en est ainsi pour la résurrection du Congo : le retour sérieux et profond à la source ancestrale exige la pénétration lente et sûre de cette source, la continuité et surtout l'obstination dans la voie de la recherche du savoir. Il est grand temps que notre désir cesse de se rassasier de slogans vides et devienne une action constructive. Il faut que nous essayions d'aider, dans l'humble mesure de nos possibilités, à perpétuer la sagesse parmi les hommes, à recueillir l'héritage de tous les siècles.

Quatre choses manquent surtout à la jeunesse intellectuelle d'aujourd'hui pour progresser dans ce pèlerinage aux sources : une véritable stabilité morale, un savoir-lire intelligent et désintéressé, une profonde inquiétude culturelle et sociale, une humble acceptation de ses limites.

Une morale équilibrée

Suite à l'effondrement de la société traditionnelle et à l'invasion des influences extérieures, la moralité de notre génération est devenue anarchique. Notre émancipation politique a accentué cette dépravation : la liberté est devenue libertinage et avec l'indépendance est née une crise d'autorité dont on n'est pas près de voir la fin. Ce qu'il y a de plus tragique dans cette situation, c'est de voir l'accoutumance au mal s'installer dans les consciences tentées par l' « à-quoi-bon ». Le scandale perd son caractère scandaleux et l'honnêteté commence à paraître anormale. L'élite intellectuelle aussi semble se perdre dans ce tourbillon d'inconscience au mal et se vider par l'intérieur de toute valeur profondément authentique. Elle se prépare ainsi à un inévitable esclavage à l'égard des apports les plus extérieurs des civilisations étrangères, anéantissant toute possibilité d'assimilation intelligente des principes générateurs de ces civilisations et par là même toute possibilité de recréation des valeurs anciennes de sa propre civilisation.

Vivre selon une morale équilibrée, c'est s'assurer l'acquisition d'un Sublime Savoir. Car, tout en nous menant à notre principe premier qui est spirituel, la morale nous initie au Vrai, au Beau, à l'Harmonie, à l'Unité, bref à tout ce qui fait d'un être humain un homme à l'image de Dieu.

Une morale équilibrée est aussi le point de départ de toute action. Tout d'abord, elle nous permet de nous préoccuper de notre vie intérieure et de sentir notre responsabilité, de découvrir notre mission dans l'aventure de l'existence. Ensuite, cette mission découverte, elle nous oblige à tout mettre en œuvre pour y être attentifs et fidèles, et à agir comme sous l'œil paternel de Dieu tout-puissant. Enfin, elle exige de nous que nous transformions nos possibilités et notre idéal en réalisations concrètes.

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