Tu le leur diras

Tu le leur diras
« Un lopin de terre, une maison, peut vous dresser les uns contre les autres. L’unique héritage que nous vous léguerons sera dans votre tête et dans votre cœur. Avec ça, vous pouvez aller partout dans le monde et garder votre dignité ». Nicolas Kadima-Nzuji

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« Récit d’exception : “Tu le leur diras” » par Marie-France Cros, La Libre Belgique, « Grand Angle », vendredi 2 septembre 2005.

« Une universitaire belge, d’origine congolaise, a mis sur papier les récits de famille faits par ses parents, qu’elle a enregistrés depuis le début des années 60 et qui couvrent la période de 1890-2000. L’ouvrage donne accès à une tradition orale qui ne nous était pas destinée, version proprement congolaise d’une histoire qui court sur un siècle. »

« Tu le leur diras ! » 

Singulière mission que celle confiée à l’auteur par sa mère : « Tu diras à mes petits-enfants ce que je te raconte aujourd’hui. Tu leur diras que, pour conquérir ma dignité d’être humain, j’ai beaucoup travaillé, je n’ai pas tendu la main… » S’agissant d’événements historiques douloureux ou de conflits tribaux ayant fait couler beaucoup de sang, la mère disait à sa fille : « En racontant ces souvenirs, mon but n’est pas de raviver des blessures ni de réveiller des rancunes apaisées, mais au contraire, de t’informer, de t’instruire sur les réalités de la vie, dans l’espoir qu’un jour, tu deviennes toi aussi une dépositaire d’un bout de notre histoire. Car, il est bon de savoir ce qui s’est passé afin d’éviter que cela ne se reproduise. » 

 

Extraits d'article

« Mémoire congolaise.  Une  histoire de famille dans l'histoire du Congo", par Gauthier de Villers. Chercheur à la Section d’Histoire du Temps présent au Musée royal de l’Afrique centrale (Tervuren). Paru dans La Revue Nouvelle, novembre 2005/n° 11, pp. 60-65.

« Clémentine Faïk-Nzuji a écrit pour sa famille et pour nous un livre rare et précieux.

Il appartient pourtant à un genre aujourd’hui fort pratiqué : celui des souvenirs familiaux pieusement recueillis afin de remplir envers soi-même et les générations nouvelles un « devoir de mémoire ». Clémentine Nzuji a, à l’occasion de diverses retrouvailles, questionné, en enregistrant leurs propos, tantôt son père (Nicolas Kadima-Nzuji, 1908-1976), tantôt sa mère (Bernadette Mwauke, 1917-1989), à propos de leur histoire  et de celle de leurs familles. À travers leur fille, les deux conteurs s’adressent à leur postérité. « Tu le leur diras », lui avait enjoint Bernadette. Et Nicolas avait dit l’enjeu de la parole transmise : « Un lopin de terre, une maison, peut vous dresser les uns contre les autres. L’unique héritage que nous vous léguerons sera dans votre tête et dans votre cœur. Avec ça, vous pouvez aller partout dans le monde et garder votre dignité ».

Clémentine songeait d’abord à écrire un  document à caractère familial, mais l’idée lui est progressivement venue de faire un vrai livre, et de joindre aux voix de ses parents celles d’autres personnes dont le chemin avait croisé le leur.

Les récits et propos assemblés s’étalent sur près de quarante ans (1964-2000), impliquent quatre générations,  mais le champ historique évoqué a, lui, une profondeur de 150 ans si l’on considère les plus anciens événements évoqués par Bernadette, des événements  ayant trait au trafic des esclaves dans le Congo oriental du milieu du XIXe siècle » [...]. Pages 60-61.

« J’ai mis l’accent sur l’intérêt sociologique de l’ouvrage en m’en tenant à ce dont il témoigne pour la période coloniale. Il montre, ai-je voulu en particulier souligner, que, tout en étant étroitement liés, par leur éducation, leurs activités, des fréquentations quotidiennes, au système et au monde colonial, les Congolais pouvaient vivre autrement que dans le « miroir du Blanc », autrement que dans un rapport de dépendance et soumission. Dans les récits qu’ils font de leur vie, le père et la mère de Clémentine Nzuji remettent, pourrait-on dire, le colonisateur à sa place, n’en font pas, comme il a eu tendance à se penser et comme on a tendance à le montrer dans la littérature apologétique ou critique, le grand, sinon l’unique, ordonnateur de toutes choses, pour le « bien » ou pour le « mal ». Nicolas et Bernadette mènent leur vie, entre ancêtres et colons, avec la langue des uns et des autres, dans des fidélités à des modes de pensée et de vivre venant des uns en même temps que des emprunts majeurs et des participations au monde des autres, dans les résistances et les adhésions au système importé et imposé.

Je dirai simplement encore pour finir que l’on peut lire ce livre en sociologue ou historien plus ou moins spécialiste des choses congolaises, mais que c’est un livre dans lequel tout type de lecteur trouvera plaisirs, connaissances et émotions ». Pages 64-65.  

 

 







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